Le marteau et le burin

Pour comprendre les évolutions d’une profession, il est souvent intéressant de surveiller les offres d’emploi. Depuis quelques années, je suis interpellé (pour ne pas dire surpris) par la demande systématique qui est faite aux candidats à des postes de secrétariat, de chargé de communication, de cadre du marketing et même de directeur de la communication : connaître InDesign et avoir un bon niveau d’utilisation du logiciel de mise en page publié par Adobe.

Étrange quand même que ce logiciel hypertrophié et onéreux, décrit par la presse spécialisée comme une « usine à gaz », soit devenu en quelques années aussi « indispensable » à un salarié qu’une suite bureautique du type Microsoft Office.

Une erreur de casting ?

Pourtant InDesign est historiquement et techniquement dédié aux graphistes professionnels qui ont besoin de gérer du CMJN, des fonds perdus, des mises en page de plusieurs centaines de milliers de signes, des notes de bas de page, des ebooks, des montages complexes avec des calques, du XLM, d’intégrer des images haute définition, des dessins vectoriels, d’utiliser des outils comme le Pathfinder, de générer des quarts ou des tiers d’espace pour la typographie, de créer des feuilles de styles imbriquées, de générer des PDF spécifiques pour l’imprimerie, etc.

Si ces notions font le quotidien d’une agence de design graphique, elles sont normalement inconnues – et c’est logique – d’un secrétariat, de personnes formées à la mercatique d’entreprise1 ou de responsables de la communication. Alors pourquoi cette « compétence InDesign » devient-elle obligatoire dès que le poste intègre une notion, même vague ou indirecte, de communication ?

L’habit ne fait pas le moine

Il faut peut-être y voir le reflet d’une tendance générale de la société : faire croire à tout un chacun qu’il est capable de tout faire lui-même. Ainsi, grâce à Castorama ou Leroy-Merlin, n’importe quel bricoleur devient un professionnel de la plomberie, de la menuiserie etc. ; grâce à Autocad2, on est évidemment un architecte sans faire cinq années d’études… et grâce à InDesign, on devient un designer graphique.

La dérive – car c’en est une – s’est amorcée doucement depuis vingt ans. Elle touche, de manière plus ou moins forte, beaucoup de professions spécialisées dont les métiers3 ont été profondément transformés par l’arrivée d’outils informatiques performants. Une vraie révolution qui a démocratisé des fonctions jusqu’alors réservées à une élite du fait de leur coût de mise en œuvre et fait reculer les limites de la création.

Reste qu’utiliser InDesign pour un non professionnel du design graphique revient à disposer de l’équipement d’une cuisine 3 étoiles pour faire la popote chez soi, ou à posséder une machine-outil à commande numérique pour réaliser les petits bricolages du quotidien. Cher et disproportionné, surtout si l’on veut bien admettre que l’outil ne fait pas le métier.

Le marteau et le burin

Si je vous donne un marteau, un burin, une gouge et un bloc de pierre… allez-vous devenir par magie un sculpteur parce que vous avez ces outils en main ? Suffit-il d’acquérir les bases d’une technique pour devenir professionnel ? Ou, dans le cas de notre apprenti sculpteur, ne lui faudra-t-il pas aussi apprendre les pierres, leurs textures, leurs particularités ? Avoir une bonne culture générale et une vraie connaissance de son métier ? Développer son instinct et son imaginaire ? Réfléchir avant d’agir ? Être capable de recul par rapport à sa production et à soi-même ? Éventuellement… avoir un petit peu de talent ? Après moult tentatives et quelques années de pratiques et de tâtonnements, notre apprenti pourra obtenir un résultat décent ou tout juste montrable, suivant qu’il est doué ou pas pour manier son cerveau, sa culture et ses outils.

À l’instar des outils du sculpteur, InDesign est juste un instrument, certes puissant et complexe, mais totalement inerte. En maîtriser les techniques ne garantit en aucun cas la capacité de l’opérateur à créer quoi que ce soit, ni certifier que l’objet issu de ce travail sera adapté aux besoins de communication pour lequel il a été conçu.

Qui de l’œuf ou de la poule ?

Sans doute la fausse démocratisation4 de logiciels jusque-là uniquement accessibles financièrement aux professionnels et le nombre de copies sauvages ou « craquées » ont rendu InDesign5 abordable au plus grand nombre et convaincu les décideurs, les formateurs, les universitaires et responsables de tous poils qu’il est indispensable de maîtriser ce logiciel.

Les exemples ne manquent pas. J’en veux pour preuve le programme du master « Communication publique et politique » d’une université du sud de la France qui forme des futurs directeurs de la communication de collectivités territoriales ou de ministères. En première année (bac +4), une unité d’enseignement appelée « applications et outils »6 dispense les matières « gestion et création de site Web » et « PAO InDesign ». Dans cette partie du cours, les étudiants apprennent les « concepts et méthodes de la PAO » et les fonctionnalités du logiciel dans le but de « réaliser le graphisme d’un projet éditorial ».

Au-delà du fait qu’après 30 ans de pratique de la PAO, je ne comprends pas ce que peut signifier « concepts et méthodes de la PAO » et il me semble hasardeux, sinon illusoire, de faire croire à des étudiants qu’en quelques heures de formation7, on peut devenir à la fois webmaster, programmeur et designer graphique, et être en mesure de produire de la mise en page et du web. Ce sont trois métiers totalement différents, aux fonctions précises, qui sont sanctionnés chacun par un ou plusieurs DUT, licences ou masters spécialisés, des diplômes des Beaux-Arts (bac +5) et d’écoles privées.

Plutôt que de connaître le maniement d’un logiciel, ne vaudrait-il pas mieux qu’un futur directeur ou chargé de communication possède une bonne culture de l’esthétique et des arts en général, s’intéresse aux évolutions des designs de la communication, sache questionner ses goûts personnels et sa subjectivité face à un projet ?

Ses futurs fournisseurs – les designers graphiques ou les agences de communication – préféreraient certainement rencontrer un interlocuteur cultivé, capable de composer une ligne éditoriale, connaisseur de l’existence du code typographique (on peut rêver), soucieux d’une charte graphique et susceptible de discuter du bien-fondé de la hiérarchie de l’information qui leur est proposée, plutôt que quelqu’un dont la vague connaissance d’un logiciel lui fait souvent croire qu’il en sait autant (sinon plus) que vous. Combien de fois ai-je entendu un client me dire « mais vous savez, on a InDesign aussi… » quand je lui posais des questions sur les publics visés ou ses objectifs de communication… ou des chargés de marketing m’expliquer qu’ils feraient évoluer eux-mêmes la maquette puisqu’ils savent se servir du logiciel.

Autre exemple, trouvé dans une annonce parue ces jours-ci : un poste de chargé de la communication, adjoint du directeur pour Vinci Autoroute (région sud-ouest). Dans 90 % de l’annonce, il est question de développement de réseau, de travail avec la presse, de rédaction de contenus pour le web et les réseaux sociaux. Rien que de très normal pour un chargé de communication. Mais, quand on passe aux compétences requises – alors qu’il n’est absolument pas question de cela dans la description du poste –, voilà qu’outre une maîtrise logique des outils bureautiques, vous devez « disposer de compétences sur les outils de la chaîne graphique (suite Adobe),8 multimédia (retouches photo, écriture et montage vidéo, etc.) et Web ».

On peut se demander si ce sont les offres d’emplois – reflets des attentes des entreprises – qui ont influencé les formations ou le contraire… Je ne suis pas sociologue et je n’ai certainement pas la réponse, mais j’observe qu’on forme chaque année une armée de bidouilleurs dotés de quelques bases techniques au motif de la « Sainte-Compétence » et au mépris de ceux qui ont fait des études spécialisées et développé de vrais savoir-faire.

Le tout communication

Certes, le monde d’aujourd’hui impose à toute entreprise d’être présente sur les réseaux sociaux, de posséder un site Web décent (voire une application) en plus des basiques (logos et plaquettes institutionnelles). On peut aisément comprendre que la tentation soit forte de trouver l’employé « couteau suisse » qui saura tout faire et remplacera à lui tout seul 2 ou 3 salariés ou une agence extérieure.

À court terme, le calcul est peut-être gagnant d’un point de vue économique. À moyen ou long terme, l’expérience montre ses limites. Combien d’entreprises proposent une plaquette avec un look démenti par leur site « à la mode du moment » réalisé en interne ou par des prestataires qui ne se sont pas concertés ? Combien de PME, de PMI, d’associations distillent des discours esthétiques et commerciaux contradictoires, installent des présences sur les réseaux sociaux inutiles voire dangereuses pour leur image de marque ? Combien de collectivités locales sont tombées dans le piège du « tout communication » en multipliant les prises de paroles sur des médias différents, finissant par rendre totalement inaudible l’information due à leurs administrés et la défense de leur choix politiques ?

Une banalisation dangereuse

La question de l’utilisation d’InDesign n’est somme toute qu’un épiphénomène de la mutation des métiers du design graphique et de la communication. Elle révèle néanmoins cette tendance lourde à vouloir tout faire soi-même – avec (par expérience) l’idée sous-jacente de garder le pouvoir sur sa communication.

Ce déni de l’expertise des designers graphiques est encore accentué par l’émergence des plateformes d’imprimeurs en ligne proposant des maquettes « prêtes à remplir », les banques d’images et les fausses intelligences artificielles qui peuvent soit-disant générer des logos originaux pour 50 €… sans parler des sites qui vendent les réalisations des graphistes au petit bonheur la chance ou au plus offrant.9

L’ensemble de ces petits éléments mis bout à bout fait croire aux prescripteurs que seule compte l’esthétique (on cherche à faire « joli »), alors que celle-ci devrait être la résultante d’une réflexion sur le besoin, la définition d’une stratégie, les objectifs et les types d’outils.

Cela explique, dans une certaine mesure, la qualification souhaitée pour un travailleur lambda de la communication à qui il est donc plus que recommandé de connaître les logiciels qui permettent de construire un site web, la photographie (avec un appétence pour la retouche et le traitement d’image, la vidéo (prise de vue, réalisation, montage), la mise en page à destination de l’imprimerie, le motion (animation)… s’il espère trouver un emploi. Excusez du peu…

Ces dernières années ont largement montré que ce vernis de technicité accouchait de campagnes et d’objets de communication manquant d’originalité et de créativité. Mais les annonceurs, les chefs d’entreprises ou les élus, semblent se suffire de ce manque d’ambition et de sens. Il faudra creuser pour en comprendre les raisons profondes.

COMMENTEZ

Les champs marqués avec * sont obligatoires,
votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.